Paléographie

La paléographie

Dès que nous nous intéressons à la généalogie, nous sommes aussitôt confrontés à un problème de taille: la lecture des documents anciens. Si nous sommes incapables de lire ces documents, il nous est impossible d'écrire l'histoire de nos aïeux. Mais comment procéder pour lire de tels documents ?

On peut s'acharner à essayer de les lire et à tâcher de deviner ce qui est écrit, mais cette façon de faire s'avère loin d'être satisfaisante. En réalité, il n'y a qu'une seule façon de parvenir à déchiffrer de tels documents. Il faut en analyser l'écriture, et c'est la paléographie qui permet d'y parvenir. La paléographie est en effet l'art de déchiffrer les écritures anciennes.

Il ne faut pas oublier que chaque fois que nous avons devant les yeux un document ancien, nous sommes en présence d'une écriture qui nous est inconnue. En conséquence, nous devons nous familiariser avec cette écriture afin de parvenir à la lire. Le problème de lecture auquel nous faisons face ne provient pas du texte lui-même, qui est rédigé en français, mais bien du genre de document dont il s'agit et surtout de la façon dont il est calligraphié, ou en d'autres termes, écrit.

En effet, à l'époque de nos ancêtres, les gens n'écrivaient pas de la même façon que nous. Ils ne formaient pas leurs lettres comme nous sommes habitués à le faire. Leur calligraphie différente fait que nous avons l'impression d'être devant un texte écrit dans une autre langue que le français.

Fort heureusement, il y a moyen de déchiffrer de telles écritures. Nous allons donc dans les pages qui suivent étudier une à une les étapes à parcourir pour parvenir à nous familiariser avec une écriture de ce genre.

GENRE OU TENEUR DU DOCUMENT

Avant même de nous intéresser à l'écriture d'un document, il nous faut être bien informé du type de document que nous avons en main. S'il s'agit par exemple d'un acte de baptême, de mariage ou de sépulture, il existe des règles précises pour la rédaction de ce type de document. Si nous connaissons ces règles, nous obtenons une plus grande facilité de lecture.

À titre d'exemple, voici à quoi étaient tenus les individus qui rédigeaient un acte de baptême.

En ce qui concerne le nouveau-né

Ils devaient indiquer : la date de son baptême, le quantième, le mois et l'année, ses nom et prénom(s), sa date de naissance ou, à défaut, son âge approximatif, le lieu précis de sa naissance, le sexe par le mot « fils » ou « fille », sa légitimité ou son illégitimité.

En ce qui concerne les parents

Ils devaient indiquer : les prénoms usuels, le nom, le surnom s'il y avait lieu, la profession ou l'emploi, le domicile, l'indication maritale de la mère, exemple « son épouse ». Si les parents étaient inconnus, ils devaient le mentionner, tout comme, si le père était décédé, le signaler par le mot « posthume ».

En ce qui concerne le parrain et la marraine

Ils devaient indiquer : les prénoms usuels, le nom, le surnom s'il y avait lieu, la profession ou l'emploi, la parenté éventuelle avec l'enfant baptisé, le lien de parenté entre parrain et marraine le cas échéant et le domicile.

Fin de l'acte

L'acte se terminait par la mention des signatures et les signatures.

Il en va ainsi de toutes les catégories de documents à déchiffrer. Il faut avoir à l'avance au moins une petite idée de la façon dont ils sont structurés. S'il s'agit d'un acte notarié, il faut savoir que la majorité des actes notariés comportent trois parties bien précises. Ils commencent par des formules initiales, toujours les mêmes selon les types d'actes. Elles servent d'introduction à chacun des actes. Le corps de l'acte, par contre, contient les informations concernant le contrat passé, et les variantes en sont multiples. Les formules finales, comme les formules initiales, suivent des règles très précises et se présentent généralement toujours sous les mêmes termes. On gagne beaucoup à connaître ce genre de formules.

En somme, avant même de tenter de déchiffrer un document quelconque, il est important de savoir comment il est structuré.

QUALITÉ DU DOCUMENT

On doit ensuite s'intéresser à la qualité du document qu'on a sous les yeux. II arrive parfois que la qualité d'un document soit tellement mauvaise qu'il est tout bonnement impossible de le lire : encre effacée, ratures, taches, trous, etc. constituent autant d'obstacles à une bonne lecture.

Paléographie figure1

Fig. 1

(Exemple d'un document de mauvaise qualité)

Rappelons que dans des cas comme ceux-là, comme en tout temps, il ne faut jamais tenter de deviner ce qu'on ne peut pas lire.

UN DOCUMENT DE BONNE QUALITÉ

Si nous avons sous les yeux un document de bonne qualité et qu'il nous paraît difficile sinon impossible à lire, nous devons absolument en analyser l'écriture pour parvenir à le déchiffrer.

PAR OÙ COMMENCER?

Paléographie figure2

Fig. 2


Si le document que nous avons en main est un original, il nous faut, pour commencer, en obtenir une photocopie. C'est avec cette photocopie que nous allons travailler.

La première étape consiste à numéroter chacune des lignes de ce document.

En deuxième lieu, il nous faut établir de quelle forme d'écriture il s'agit. En effet, les formes d'écriture sont multiples. Cependant, nous pouvons les ramener à quatre formes principales : l'écriture ronde, l'écriture anguleuse, l'écriture ronde et anguleuse et l'écriture filiforme.

Il faut savoir que chacune de ces formes d'écriture a des caractéristiques particulières.

Écriture ronde

Si nous sommes en présence d'une écriture ronde, elle est ordinairement pleine de boucles. Il y a des anneaux aux lettres avec hampes et à celles avec jambages et les m et les n sont formés comme des u tout comme les r. Les lettres sont unies entre elles, tout comme plusieurs mots.

Paléographie figure3

Fig. 3

Écriture anguleuse

L'écriture anguleuse, comme son nom l'indique, présente une graphie formée d'angles. On y retrouve des crochets et des angles aigus aux finales des lettres. Les hampes et les jambages ne sont souvent que de simples barres droites ou se terminant par un crochet. Certaines lettres se terminent sous la forme d'aiguilles ou d'épines effilées et pointues. Les lettres m et n sont bien formées en arcades. Les lettres sont séparées entre elles, tout comme les mots.

Paléographie figure4

Fig. 4

Écriture ronde et anguleuse

Cette écriture est un mélange des deux formes dont nous venons de parler. Par exemple, certains m et n sont bien formés en arcades tandis que d'autres ressemblent à des u. Il y a des hampes et des jambages avec boucles et d'autres se présentent comme une ligne. Certaines lettres sont séparées des autres alors que parfois certains mots sont liés entre eux.

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Fig. 5

Écriture filiforme

Cette écriture est ordinairement la plus difficile à déchiffrer parce que les lettres en son mal formées et les mots sont unis entre eux au fil de la plume. La plupart du temps, les m et les n sont formés comme des u et on trouve beaucoup de boucles, tout comme des hampes et des jambages droits. En somme, un mélange des formes d'écritures précédentes. La calligraphie de cette écriture est lâche, les lettres sont à peine formées parce que le scribe écrit très vite et lève rarement la plume.

Paléographie figure6

Fig. 6

PREMIÈRE LECTURE

Ce n'est qu'une fois que nous avons établi la forme d'écriture que nous avons sous les yeux que nous pouvons commencer à tenter de lire. Il ne s'agit pas alors de nous acharner à lire au mot à mot. Il faut parcourir des yeux le document en question et inscrire sur la feuille où nous voulons transcrire le document, sur les lignes appropriés, les mots que nous sommes en mesure de lire.

À moins d'être très familier avec ces genres d'écriture, nous allons vite nous rendre compte que nous ne pouvons transcrire que quelques mots ici et là. Pour parvenir à de meilleurs résultats, il nous faut absolument nous arrêter à analyser plus profondément cette écriture dans le détail.

Il faut savoir que la majorité de nos difficultés de lecture proviennent d'un élément caractéristique à toutes les écritures. Chacun de nous, tout comme les scribes anciens, possédons notre façon particulière de former certaines lettres et certains mots et, curieusement, les mots les plus courts. C'est ce que j'appelle les tendances scripturaires, ou gestes types. Ce sont ces tendances scripturaires qui font que chaque personne possède une écriture caractéristique et qui permettent de différencier à coup sûr une écriture d'une autre. Si nous nous familiarisons avec les tendances scripturaires d'une personne, nous sommes en mesure de déchiffrer son écriture avec beaucoup plus de facilité.

Paléographie figure7

Fig. 7

Dans l'exemple que nous avons sous les yeux, le scribe a une façon bien particulière de former une lettre. De quelle lettre à hampe s'agit-il? Cette personne écrit la lettre d de cette façon.

Il est primordial, avant toute lecture, de repérer dans une écriture qui nous est inconnue les tendances scripturaires caractéristiques. Fort heureusement, chaque scribe ne produit ordinairement, tout au plus, qu'une dizaine de gestes types majeurs. Ils s'appliquent généralement aux mêmes formes et aux mêmes mots, comme le et, le de, le du, le ch, le etc., le si, le car. En somme, à des mots très courts qui reviennent fréquemment dans les textes.

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Fig. 8

Ce que nous venons de dire au sujet de ces gestes types s'applique également à la façon de former certaines lettres. Nous l'avons vu plus haut avec la lettre d d'un document. Or, dans chaque écriture, il y a des lettres qui sont formées d'une façon propre à la personne qui écrit. C'est pourquoi on ne peut pas penser lire facilement une écriture qui nous est inconnue sans prendre le temps de l'analyser lettre par lettre.

ANALYSE PARTICULIÈRE

Paléographie figure9

Fig. 9

La première ligne se lit :

Pardevant Romain Becquet notaire Royal etc. fut présent

À signaler : le et de la fin du nom Becquet et le etc.
N.B. Il y a dans cette ligne deux abréviations : no. pour notaire et pnt pour présent, transcrites au long. Nous dirons un mot au sujet des abréviations plus loin.

La deuxième ligne se lit :

En sa personne Charles Cadieu sieur de Courville habitant

À signaler : le en du début de ligne, le ne terminant le mot personne, le Ch et en particulier le h du prénom Charles, le eu terminant le nom Cadieu, le eur du mot sieur, le de avant Courville et hab. qui est l'abréviation d'habitant.

La troisième ligne se lit :

Demeurant a beauport de présent en cette ville de Quebecq Lequel

À signaler : le de du mot demeurant et la terminaison ant de ce même mot, le de précédant l'abréviation pnt pour présent le en qui suit cette même abréviation, le de précédant Québec.

On aura également remarqué la façon de former les n dans le mot personne de la deuxième ligne et la façon de former le m dans le mot demeurant de la troisième ligne.

Voilà en trois lignes des exemples parfaits de ce que nous disions plus haut. Romain Becquet forme ses et, ses terminaisons eu, eur, ant et les mots de et en d'une façon bien caractéristique et particulière.

C'est donc à la suite d'une analyse serrée de l'écriture que, par la reconnaissance de ces mêmes formes de lettres et de ces mêmes mots qui reviennent constamment dans le texte, nous parvenons à déchiffrer et à finir par lire facilement une écriture.

N.B. Le texte reproduit ci-dessus et en son entier plus haut est entièrement analysé dans notre volume La paléographie ou l'art de déchiffrer les écritures anciennes.

LES ABRÉVIATIONS

Nous nous sommes arrêtés jusqu'à présent à signaler le principal obstacle auquel nous faisons face en abordant une écriture ancienne, c'est-à-dire la calligraphie. Mais la calligraphie n'est pas le seul problème ou la seule difficulté que nous rencontrons au cours de nos lectures. En effet, les scribes anciens avaient l'habitude d'abréger plusieurs mots. Nous devons donc nous familiariser avec le système d'abréviations employé à cette époque.

La première démarche consiste à être en mesure de repérer les abréviations dans le texte. Mais arrêtons-nous auparavant pour nous demander de quelles façons les mots peuvent être abrégés.

On abrège les mots par contraction en leur soutirant des lettres au milieu. Exemple, le mot faire est abrégé en fe. Le mot veuve devient ve.

On abrège également les mots par suspension. En d'autres termes, on ne les écrit pas au complet. Par exemple, le mot jour qui devient jo. et le mot leur, le.

Enfin on peut abréger les mots très longs par contraction et suspension. Les adverbes sont souvent concernés dans ce cas. Présentement devient donc prtem. Générallement va devenir gnallem.

S'ils emploient des abréviations, les scribes ont également l'habitude de les signaler, ce qui nous permet de les repérer plus facilement dans un texte. Il y a cinq façons de signaler les abréviations. Je les ai qualifiées en ces termes : le point, l'apostrophe, le tilde, le coup de fouet et la lettre suscrite.

Voici un exemple de chacune de ces façons d'abréger.

Le point :

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Fig. 10

L'apostrophe :

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Fig. 11

Le tilde :

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Fig. 12

Le coup de fouet :

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Fig. 13

La lettre suscrite :

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Fig. 14

Quant aux mots les plus fréquemment abrégés, nous en retrouvons de diverses catégories. Il serait trop long de les énumérer ici. Mais le lecteur trouvera dans mon volume La paléographie ou l'art de déchiffrer les écritures anciennes, aux pages 88 à 106, tout ce qui concerne les abréviations.

L'ORTHOGRAPHE

Dans certains cas, l'orthographe ancienne des mots devient également un obstacle à la lecture des documents, mais c'est toujours un obstacle mineur. Il faut savoir que l'orthographe a pris beaucoup de temps à se fixer, tout comme d'ailleurs la ponctuation.

Certains mots dérivés du latin ont conservé des lettres étymologiques qui ont été remplacées depuis par les accents. Ainsi, nos mots qui portent un accent circonflexe étaient écrits autrefois avec un s. On écrivait feste et non fête, beste et non bête, isle et non île, et ainsi de suite. Outre la lettre s, certains mots avaient conservé d'autres lettres étymologiques, comme b dans soubscrire à la place de souscrire et soubsigné plutôt que soussigné, etc.

Certaines autres formes orthographiques de l'époque peuvent également nous étonner. On préférait dans beaucoup de mots employer le y à la place du i. À titre d'exemple, soulignons les mots amy, foy, loy, luy, quoy, etc.

Enfin, il existe d'autres formes orthographiques anciennes qu'il vaut la peine de connaître. Nous les soulignons dans notre volume sur la paléographie.

En ce qui a trait au contenu des actes notariés, à leur structure, aux vocabulaires particuliers de l'époque ancienne, tout comme à de nombreuses expressions de ce temps-là, aux mesures et à une foule d'autres renseignements utiles à connaître, telles les règles de lecture et de transcription des documents anciens, on pourra se référer avec profit aux deux volumes que nous avons rédigés sur le sujet.

Ce texte a été écrit par Michel Langlois.
Bibliographie : Langlois Michel, La paléographie ou l'art de déchiffrer les écritures anciennes et Paléographie du dix-septième siècle, les notaires de Québec.
Le premier volume, de près de 200 pages avec exemples et exercices, est une méthode détaillée sur la façon de déchiffrer les documents par leur analyse.
Le deuxième volume de 223 pages est l'application de cette méthode sur l'écriture de douze notaires de Québec au dix-septième siècle avec une analyse détaillée, tableaux d'écriture à l'appui.

Dernière modification le lundi, 03 février 2014 20:18

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